Parmi les fleuves légendaires du Nouveau Monde, l'Hudson est sans conteste le plus mythique. Ses rives ont été le théâtre de scènes historiques, et Indiens, Hollandais, Britanniques et Américains lui ont insufflé une aura de romantisme. Dans l'imaginaire des Amérindiens, sa source était un printemps d'éternelle jeunesse ; géants et esprits peuplaient ses bois et ses collines, et avant que le fleuve – le Shatemuc, roi des cours d'eau, comme l'appelaient les Amérindiens – ne jaillisse des hauts plateaux, ces montagnes servaient de prison aux esprits rebelles contre les Manitous. Après que les eaux eurent forcé un passage vers la mer, ces êtres maléfiques cherchèrent refuge dans les ravins et les vallées qui s'ouvraient à droite et à gauche le long de leur cours, mais au temps de la tempête, lorsqu'ils entendaient Manitou dévaler le ravin sur les ailes de la tempête, faisant s'abattre la foudre sur les falaises, c'est la crainte qu'il les recapture et les force à se réfugier dans des cavernes obscures pour expier leur révolte, qui les pousse à se blottir parmi les rochers et fait résonner les collines de rugissements et de hurlements.
À la Chambre de la Danse du Diable, un léger plateau sur la rive ouest, entre Newburg et Crom Elbow, les Amérindiens accomplissaient des rites quasi religieux avant leurs parties de chasse et de pêche ou leurs expéditions guerrières. Ils allumaient un feu, se peignaient le corps et, dans cette frénésie qui saisit si facilement les sauvages et qui ressemble tant à celle des foules en pantalons, ils se roulaient par terre, sautaient, dansaient, criaient, chantaient, grimaçaient et gesticulaient jusqu'à ce que le Manitou se révèle, soit sous la forme d'un animal inoffensif, soit sous celle d'une bête féroce. S'il apparaissait sous la première forme, le présage était favorable ; mais s'il se montrait comme un ours ou une panthère, c'était un avertissement funeste qu'ils n'osaient guère ignorer.
L'équipage du Half Moon, le navire d'Hudson, ayant surpris l'une de ces orgies, fut si impressionné par le spectacle fantastique qu'il baptisa l'endroit Duyvels Dans-Kamer. Des années plus tard, lorsque Stuyvesant remonta le fleuve, ses vaillants hommes furent horrifiés, en débarquant en aval du Dans-Kamer, de découvrir des centaines de figures peintes s'ébattant à la lueur des flammes. Quelques-uns supposèrent qu'il s'agissait d'une nouvelle génération de sauvages réunis en pow-wow, mais la plupart des marins imaginèrent que l'assemblée était démoniaque et que les figures étaient les esprits de mauvais Indiens répétant une danse du scalp et se délectant de l'eau-de-feu mystérieuse qu'ils avaient rapportée de la source du fleuve dans des jarres et des outres. Ce lieu fut au moins une fois souillé de sang, car un jeune Hollandais et sa femme, originaires d'Albany, y furent capturés par un Indien furieux. Le jeune homme parvint à poignarder son ravisseur à mort, mais il fut brûlé vif sur le rocher par les amis de l'Indien qu'il avait provoqué. La femme, après avoir été retenue captive quelque temps, fut rachetée.